Pourquoi culpabilisons-nous lorsque nous prenons du temps pour nous ?
La culpabilité, c’est souvent la première chose que les gens apportent dans la salle de soin, avant même de poser leur manteau. « J’aurais dû finir mon dossier », « j’ai laissé les enfants à mon mari », « c’est un peu égoïste, non ? » Après plus de trente ans à accueillir des personnes à La Maison du Soin, à Rezé, j’ai entendu cette phrase sous mille formes différentes. Et ce que j’observe, c’est que se sentir coupable de s’accorder du repos ou du soin est devenu tellement banal qu’on ne le remarque même plus. Pourtant, cette culpabilité dit quelque chose d’important sur la façon dont on conçoit sa propre valeur, à deux pas de Nantes comme partout ailleurs. SOMMAIRE Et si c’était le moment de prendre soin de vous ? Réservez votre soin en ligne D’où vient ce sentiment que se reposer, c’est mal ? On n’est pas nés coupables de dormir l’après-midi. Cette idée-là, on l’a apprise. Dans beaucoup de familles, l’activité est une vertu et l’inactivité, un défaut de caractère. « T’as rien à faire ? » n’était pas une vraie question, c’était un reproche déguisé. Et cette voix-là, on l’a intériorisée si profondément qu’elle tourne en boucle même quand personne ne nous regarde. Il y a aussi quelque chose de plus collectif là-dedans. On vit dans une culture qui valorise la performance, la productivité, le fait d’être utile. Ce qu’on fait pour soi sans que ça « serve » à quelqu’un d’autre passe facilement pour du gaspillage. Une heure de massage, c’est une heure qui n’a pas été consacrée au travail, aux enfants, à la liste de courses. Dans cette comptabilité-là, se soigner sort toujours perdant. Ce que j’observe aussi, c’est que cette culpabilité s’habille souvent d’une rationalisation très convaincante. « Je n’ai pas le temps », « c’est du luxe », « les autres en ont plus besoin que moi ». On croit se montrer raisonnable. En réalité, on cherche une sortie propre pour ne pas avoir à se confronter à l’idée qu’on mérite, soi aussi, d’être traité avec soin. Ce n’est pas un manque de temps. C’est une question de ce qu’on croit valoir. Pourquoi la culpabilité frappe-t-elle plus fort certaines personnes ? Toutes les personnes qui poussent la porte d’un institut ne réagissent pas de la même façon. Certaines arrivent détendues, posées, elles savent exactement ce qu’elles veulent et elles le vivent sans états d’âme. D’autres arrivent comme si elles avaient besoin d’une autorisation. Elles expliquent longuement pourquoi elles sont là, elles justifient le rendez-vous, parfois elles s’excusent presque de prendre du temps. Ce deuxième profil, je le vois souvent chez des personnes qui ont grandi dans des environnements où leurs besoins passaient systématiquement après ceux des autres. Pas forcément de façon dramatique. Parfois juste : on ne leur a jamais vraiment demandé ce dont elles avaient envie, ou leurs réponses n’avaient pas beaucoup de poids. On apprend très tôt, dans ces contextes, à se rendre indispensable pour exister, à donner beaucoup pour se sentir légitime. Recevoir sans donner en retour devient inconfortable, presque suspect. Les personnes qui portent beaucoup de responsabilités, professionnelles ou familiales, sont particulièrement touchées. Quand on a l’habitude d’être le point d’appui des autres, s’arrêter ressemble à un abandon de poste. Même pour deux heures. Même un samedi. Cette perception-là est épuisante, et elle est fausse. Personne ne peut tenir longtemps sur des réserves vides. Et puis il y a ceux et celles qui ont simplement trop entendu « t’es égoïste » quand ils exprimaient un besoin. Le mot colle à la peau pour longtemps. S’accorder quelque chose devient synonyme de prendre aux autres, même quand ce n’est objectivement pas le cas. La palette des soins proposés à l’institut, du massage aux soins du visage en passant par les soins énergétiques, ce n’est pas une offre de luxe. C’est une façon de dire : votre corps et votre tête méritent aussi d’être traités avec attention. Comment le corps finit-il par payer la facture ? Le corps, lui, ne culpabilise pas. Il enregistre. Et au bout d’un moment, il présente l’addition. Les tensions dans les épaules qui ne partent plus vraiment, le sommeil qui devient léger et peu réparateur, une fatigue de fond qui s’installe même après les week-ends : ce sont des signaux que le corps envoie quand on l’ignore depuis trop longtemps. Pas des dramatisations. Juste de l’information. Il dit qu’il est à bout, qu’il a besoin qu’on s’occupe de lui autrement qu’en lui demandant de tenir encore. Ce que je remarque, c’est que beaucoup de gens attendent que les symptômes soient vraiment gênants pour s’autoriser à agir. Tant que ça « passe encore », on reporte. On a même une façon très humaine de prouver qu’on n’est pas si mal : on se compare à quelqu’un qui va plus mal. Comme si notre propre inconfort avait besoin d’un jury pour être reconnu valide. (Je pourrais presque mettre une boîte à commentaires à l’entrée de l’institut, la liste d’attente serait longue.) Je tiens à dire quelque chose clairement : un massage accompagne, il détend, il aide le corps à relâcher des tensions accumulées. Mais il ne traite pas une dépression, il ne soigne pas un épuisement profond installé depuis des mois. Si ce que vous portez dépasse une fatigue passagère, si vous dormez mal depuis longtemps, si vous vous sentez au bord de quelque chose que vous n’arrivez pas à nommer, en parler à un médecin ou à un psychologue n’est pas excessif. C’est prendre la situation au sérieux. Les deux démarches peuvent coexister, elles ne s’excluent pas. Peut-on apprendre à recevoir sans se justifier ? Oui. Pas du jour au lendemain, mais oui. La première chose, c’est peut-être de remarquer le moment où la culpabilité arrive. Elle a souvent une voix très précise, une formulation récurrente, une intonation qu’on reconnaîtrait entre mille parce qu’elle ressemble à quelqu’un. Quand on commence à entendre la voix au lieu de la croire automatiquement, on gagne un peu de distance avec elle. Pas assez pour l’ignorer, mais assez pour la questionner. Ensuite, il y a quelque chose d’intéressant dans